Depuis un certain temps, les entreprises privées marocaines confient leur sécurité à des officines privées qui proposent des services variés, tous liés à la sécurité, qui vont du nettoyage au gardiennage en passant par le jardinage. Les établissements publics sy mettent progressivement, suivis par les immeubles dhabitation.
En soi, l'initiative peut paraître intéressante à plusieurs points de vue. D'abord, celui de l'emploi; ensuite, celui de la sécurité proprement dite et, enfin, au niveau de la crédibilité de l'entreprise qui présente désormais un "visage" avenant; il y va de son image (façade reluisante, couloirs propres, effluves capiteux, uniformes, etc.). Tout cela paraît donc aller dans le sillage de ce que lon peut appeler le modèle marocain de dynamisation de la vie en général et la marche de l'entreprise en particulier.
Seulement voilà, dans toute cette "débauche" d'uniformes, de statures athlétiques et d'exhalaisons odorantes, quelque chose d'indéfinissable nous renvoie à ce que nous tentons difficilement aujourdhui dévacuer. Comme tous les mots, celui de « sécurité » est excessivement chargé. Il ny a pas si longtemps, la seule vision dun uniforme nous mettait mal à laise et lon se surprenait à nous demander si lon avait pas fauté à linsu de notre plein gré. Lorsque le mot a été pris en charge par le marketing, il est devenu argument de vente dans les transactions immobilières, vecteur dimage pour les entreprises. Dans la foulée, les traditionnelles femmes de ménage (qui, loin dêtre des fonctionnaires fantômes, nettoyaient tous les soirs les mégots des fonctionnaires diurnes désoeuvrés pour la plupart), ont été priées daller voir ailleurs (certaines dentre elles ont été récupérées par les sociétés de gardiennage). Du coup, les chaouchs des ministères, quils soient jeunes ou vieux, paraissent bien chétifs devant les carrures des préposés à la sécurité; ils sont donc « recyclés » tant bien que mal dans dautres occupations moins valorisantes, ou bien promptement inscrits sur les tablettes des départs volontaires. Ce qui est beaucoup plus inquiétant pour lavenir de cette tendance sécuritaire, cest que celle-ci se conçoit et se pratique désormais avec la mentalité davant la prestroika marocaine. Allez donc chercher un quelconque papier dans nimporte quel établissement ministériel et vous serez accueilli par un cerbère fagoté à la Rambo qui vous toisera dabord et vous aboiera un chapelet de questions pour lesquelles il est employé: « qui, que, quoi, et pourquoi ». Si vos réponses sont à la mesure de la situation, il vous accompagnera, à regrets et en vous intimant presque lordre davancer, vers votre interlocuteur. Jai eu récemment à faire avec ce genre dénergumène en allant rendre visite à un ami qui dirige la rédaction dun quotidien de la place. Ma visite étant personnelle, le préposé me dévisage comme si lamitié était louche, non avenue dans le monde carré de la sécurité; on ne plaisante pas avec luniforme, mon ami. Du coup, je regrette le chaouch de limmeuble où se situait le quotidien avant-sécurité, un chaouch désabusé, toujours entre deux bâillements, semparant, comme dans un rêve, du combiné du téléphone dune main nonchalante et appelant, dune voix monocorde et enrouée, mon ami pour mannoncer. Ce chaouch était blasé mais humain.
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